Le Personal branding se fait sa place
Pour les individus, le concept du Personal branding apporte un vent de fraîcheur. En effet, les démarches sous-jacentes à cette approche (développement de son plein potentiel, reconnexion à son for intérieur, définition de ses propres valeurs, …) réinjectent du sens dans le quotidien du travailleur.
Pour l’employeur, il existe également des avantages à l’implémentation du Personal branding. Mon travail de synthèse (2010, pp. 32-43) y fait brièvement référence : soutien à la créativité, passage vers une organisation en réseau, renforcement de l’image positive pour l’entreprise, gain en cohérence personnelle, expérience optimale (« flow ») au travail, motivation accrue, outil dans la gestion des compétences, l’employabilité et le transfert des apprentissages, révision de la notion de « fonction », mobilisation du réseau, nouvelles qualités développées lors du développement de la marque personnelle profitant au final à l’entreprise.
D’après Hubert Rampersad (2008), lorsqu’un individu est visible numériquement, les interlocuteurs externes ont l’impression de le « connaître » et font donc davantage appel à lui, ce qui représente un apport de clientèle pour l’entreprise. Par ailleurs, cette même entreprise ne devrait pas, selon lui, miser sur les incitants financiers mais proposer davantage de missions qui nourrissent la motivation intrinsèque (liée à la tâche même) du travailleur et donc indirectement, sa marque personnelle.
Et la marque de l’entreprise dans tout ça ?
Quand bien même l’employeur accepterait le bien-fondé d’une telle démarche dans son institution, encore faudrait-il pouvoir en maîtriser le processus. Car il ne suffit pas de laisser émerger des marques personnelles, il est également impératif d’assurer un minimum de cohérence entre d’une part la marque de l’entreprise et les marques personnelles, et d’autre part entre toutes les marques personnelles prises individuellement. Sans un processus d’orchestration, l’entreprise risque d’être confrontée à un effet “Tour de Babel”.
La marque, une relation
David McNally et Karl Speak (2003) définissent le concept de marque comme une relation de confiance mutuelle, basée sur une conformité de valeurs. Concrètement, l’entreprise segmente sa cible, et en retour, le client accorde sa confiance au produit ; il s’agit donc bien d’une relation.
À ce sujet, Hubert Rampersad (2008) estime que la relation Corporate branding / Personal branding devrait primer sur la relation Corporate branding / client. Car c’est via un personnel épanoui que le client est au final, lui-même satisfait. Autrement dit, l’employeur ne peut pas tout miser sur la relation client et faire l’économie de sa relation avec ses travailleurs, qui sont en phase de développer leurs marques personnelles.
Alors dans les faits, comment concrètement procéder à un ajustement entre la marque de l’entreprise et les marques personnelles ?
Bien peu de choses ont été pensées sur cet agencement de marques Individu/Entreprise. Or, ce couplage ne coule pas de source.
De la compatibilité …
L’employeur et les travailleurs ont tout intérêt à vérifier leur compatibilité de marques. Si le travailleur est impliqué dans des objectifs d’entreprise auxquels il croit, des valeurs dans lesquels il se reconnaît, …, autrement dit si sa marque rencontre bien celle de l’entreprise, alors son engagement sera d’une qualité supérieure, ce qui, en retour, avantagera l’employeur.
Hubert Rampersad (2008) a schématisé (voir p. 45, 2010) l’ajustement des marques personnelles et d’entreprise en traçant 2 cercles (marque et ambition personnelles / marque et ambition de l’entreprise). Plus grande est l’intersection, plus haut est le niveau de performance.
À première vue, on peut établir que le recouvrement ne peut jamais être complet. Il y a donc des spécificités qui restent la particularité de marques (individu ou entreprise) de part et d’autre.
Dans cet ordre d’idée, l’auteur précité avance l’idée d’un équilibre à trouver entre les marques respectives (schéma représenté sous forme de balance). En effet, si la marque de l’entreprise est trop imposante, elle risque d’empêcher les marques personnelles de se déployer. À l’inverse, des marques personnelles d’ampleur démesurée compromettent la visibilité et la cohérence de la marque de l’entreprise.
Dans mon travail de synthèse (2010, p. 45), j’ai préconisé un screening de la marque personnelle lors du recrutement. Conjointement aux techniques de sélection existantes (centrées sur les compétences), le recruteur doit également veiller à vérifier le matching entre la marque personnelle du candidat et la marque de l’entreprise. Cela passe par l’analyse des éléments du personal branding du postulant (talents, expertise, ambition et objectifs, public cible, valeurs, image).
Or, cela ne concerne que l’input (avant l’entrée en fonction). Mais l’être humain évoluant au cours de sa vie, il est un fait certain que le Personal branding est amené lui aussi à évoluer, il n’est jamais acquis et fixé une fois pour toutes. On peut d’ailleurs en dire autant de la marque de l’entreprise. Ceci signifie que tout au long de la carrière d’un individu, sa marque personnelle peut – ou pas/plus – être en bonne concordance avec la marque de l’entreprise. Il devient donc indispensable de pouvoir analyser la compatibilité régulièrement.
Dans le modèle motivationnel « O.C.R. » d’Éric Cobut et Géraldine Bomal (2009), le rôle du responsable (« R ») est d’aider le collaborateur (« C ») à détecter, exprimer et mettre en pratique ses souhaits professionnels (l’idée sous-jacente étant que le collaborateur connaît lui-même très mal quelles sont ses motivations profondes). Mais ce modèle ne prévoit pas l’éventualité que les souhaits professionnels ne soient pas réalisables au sein de l’entreprise (menant à un constat de discordance).
Hubert Rampersad (2008) propose ce qu’il appelle un entretien d’ambition. Cet entretien se déroule avec le supérieur hiérarchique (qui doit observer la confidentialité) et permet de vérifier l’harmonie ou bien au contraire la contradiction entre les marques des parties.
Mais la règle de confidentialité suffit-elle à enlever l’ambiguïté dans le rôle du manager ? Comment peut-on à la fois être évaluateur de performance, coach de carrière et de marque personnelle, et vérificateur de compatibilité de marques ?
Afin d’éviter des cumuls de fonctions déontologiquement incompatibles, la meilleure option (conforme à l’approche de la compatibilité) serait de séparer les rôles, à assumer par des parties différentes :
- le conseiller en développement professionnel aurait pour mission d’accompagner le travailleur dans la (re)définition de ses objectifs, le déploiement de sa marque personnelle, et l’actualisation de son plein potentiel, et ce dans le cadre d’une relation de confiance et de confidentialité.
- le responsable en veille numérique qui serait chargé de surveiller l’e-réputation de l’entreprise et, indirectement, celle de ses travailleurs.
- le manager doit évaluer les compétences et les résultats réalisés par son collaborateur. Il lui incombe également veiller à ce que le travailleur s’efforce d’atteindre les objectifs de l’entreprise et applique les valeurs de celle-ci. Indirectement, c’est donc au manager que revient la responsabilité d’évaluer la compatibilité de la marque personnelle à la marque de l’entreprise.
Dans le cas d’une divergence profonde, la séparation semble la piste la plus sage.
Si la compatibilité des marques entreprise/individu est partielle, peut-être est-il possible de proposer au travailleur de déployer sa marque personnelle, en complément, via d’autres canaux (activité d’indépendant complémentaire, bénévolat complémentaire, mécénat de compétences, engagement citoyen, …).
Une autre difficulté se présente en matière de connexion des marques de l’entreprise et de l’individu : celle de la transparence. Par exemple, si un candidat ou un travailleur souhaite à tout prix obtenir ou maintenir une fonction, il sera peut-être tenté de s’accommoder à outrance (effet caméléon) en aliénant sa marque personnelle. Lorsqu’une bonne compatibilité sera constatée, l’enjeu sera donc de s’assurer qu’elle n’est pas factice.
… au pilotage
Vérifier la compatibilité des marques est, somme toute, une approche descendante: le modèle de référence est la marque de l’entreprise, et la marque personnelle est évaluée à l’aune de ce cadre de référence. Dans cette optique, l’individu est censé se conformer à un moule préformaté par l’entreprise, ce qui est en totale porte-à-faux avec l’aspect individualisant du Personal branding.
Il est également possible d’inverser le paradigme et d’analyser les choses d’une manière ascendante: faire en sorte que la marque personnelle puisse avoir sa place au sein de l’entreprise. En effet, d’après Marcus Buckingham (2005), il est préférable d’investir sur les talents des individus plutôt que de s’efforcer à vouloir faire coller ces derniers à des fonctions envisagées d’avance.
Une autre méthode consisterait davantage à travailler sur l’orchestration (plutôt que sur l’adaptation) des marques personnelles au sein de l’entreprise.
On l’a vu, le matching entre marque personnelle et marque de l’entreprise, ne peut jamais être complet.
Une alternative serait donc d’analyser les marques personnelles selon plusieurs critères (talents, expertise, ambition et objectifs, public cible, valeurs, image) et de les axer sur un paramètre qui concorde avec la marque de l’entreprise.
Par exemple, un travailleur pourrait devenir l’ambassadeur d’une valeur de l’entreprise en particulier. Un autre individu pourrait être choisi pour représenter visuellement l’entreprise sur le site internet grâce à une image qui cadre bien avec celle de l’institution. Pensons encore à une vidéo sur la page « jobs » de l’entreprise où un collaborateur parlerait de son intégration et de ses objectifs …
Plutôt que de rêver un travailleur qui collerait à tous les aspects de la marque de l’entreprise (mais d’une façon standard), pourquoi ne pas considérer qu’un travailleur représenterait d’une manière très pointue l’un de ses facteurs. D’un point de vue global, ceci mènerait donc à une addition d’excellences qui, les unes liées aux autres, formeraient un tout cohérent, plutôt qu’une somme de marques identiques censées être fidèles à celle de l’entreprise. La richesse d’un système naît de la diversité de ses éléments.
Selon cette approche du pilotage, les rôles d’encadrement du personal branding pourraient être assurés par :
- le manager-coach : personne-clé pour le travailleur, ayant une connaissance fine de son parcours, le manager-coach aurait pour objectif de détecter et faire émerger les talents particuliers (et donc, la signature de marque) de ses collaborateurs. Il serait également de sa responsabilité de se constituer une équipe faite de talents complémentaires.
- le gestionnaire de marques (branding manager) : à un niveau plus « méta », le gestionnaire de marques aurait pour mission de s’assurer de la cohérence d’ensemble vis-à-vis des marques personnelles des travailleurs, de concert avec la marque de l’entreprise. Ce branding manager acquerrait une vision globale qui permettrait d’aiguiller les managers-coachs, ainsi que le département Communication, sur les équilibres à trouver, et les stratégies d’ajustement à mettre en place (par exemple valoriser tel aspect plutôt que tel autre pour tel profil, afin de trouver un bon équilibre pour la marque d’entreprise).
Une nouvelle donne pour les RH
Au final, la gestion des marques constitue un véritable enjeu systémique pour un service « Ressources humaines ». Ce département devra développer des outils de management pour faire se rencontrer les marques personnelles et la marque de l’entreprise.
Didier ERWOINE